IGFM – Depuis son accession Ă  la magistrature suprĂȘme, en 2012, le PrĂ©sident Sall est accusĂ© d’ĂȘtre Ă  la merci de la France et de ses chefs d’Etat, dont l’actuel locataire du Palais de l’ÉlysĂ©e, Emmanuel Macron avec qui il a dĂ©jeunĂ©, mercredi dernier, en France. L’Observateur a posĂ© le dĂ©bat entre gĂ©o-politologues et politologues pour percer les mystĂšres de cette relation jugĂ©e dĂ©sĂ©quilibrĂ©e.

L’accusation ne date pas d’hier. Elle est dure au mal. A chaque dĂ©placement du chef de l’Etat en France, la rengaine enflamme le dĂ©bat politique. «Il est parti rĂ©pondre Ă  une convocation de son  patron», accuse-t-on. A tort ou Ă  raison. Le dernier voyage du chef de l’Etat en France, ces 26 et 27 aoĂ»t, sur invitation du Mouvement des entreprises de France (Medef), un syndicat patronal qui dĂ©fend les intĂ©rĂȘts des sociĂ©tĂ©s françaises et son dĂ©jeuner Ă  l’ÉlysĂ©e avec Emmanuel Macron ne font pas exception. Ils sont venus attiser une accusation politique : Macky Sall serait un «prĂ©fet de la France» et est «sous influence du prĂ©sident de la RĂ©publique française». Une thĂšse soutenue, ou presque,  dans le livre de Thierno Alassane Sall, «Protocole de l’ÉlysĂ©e. Confidences d’un ancien ministre du PĂ©trole.» Dans ce brĂ»lot de presque 500 pages, l’ancien ministre de l’Énergie (2014-2017) dĂ©taille les sombres pĂ©ripĂ©ties de la signature du permis d’exploration de l’entreprise française sur le bloc Rufisque Offshore profond. Une simple signature transformĂ©e en affaire d’Etat qui a mobilisĂ© et le chef du gouvernement de l’époque, Mohammed Boun Abdallah Dionne et le chef de l’Etat, Macky Sall. PosĂ©es l’une aprĂšs l’autre, ces accusations campent un PrĂ©sident qui est loin de nĂ©gocier pied Ă  pied avec les grands de ce monde, plus particuliĂšrement la France. Macky Sall est ainsi prĂ©senter sous les traits d’un chef d’Etat assujetti Ă  la volontĂ© des grandes puissances occidentales, qui n’a jamais pu rĂ©aliser les attentes d’une partie du peuple qui, en l’élisant en 2012 comme le plus jeune prĂ©sident de l’histoire du pays, s’attendait Ă  ce qu’il mĂ©tamorphose le SĂ©nĂ©gal, dĂ©jĂ  modĂšle de stabilitĂ© et de dĂ©mocratie, en un pays fort. Avec un chef d’Etat qui n’hĂ©site Ă  mettre fin Ă  l’«impĂ©rialisme occidental», quitte Ă  se mettre Ă  dos la «mĂšre patrie», la France. Mais, en 8 annĂ©es de rĂšgne, le PrĂ©sident Sall, qui montre parfois des signes d’agacement face Ă  certaines dĂ©marches cavaliĂšres d’entreprises françaises prĂ©sentes au SĂ©nĂ©gal, a toujours maintenu le lien ombilical avec l’Hexagone. Qu’est-ce qui explique cette position du chef de l’Etat face aux intĂ©rĂȘts français ? Macky Sall ne s’inscrit-il pas dans une dĂ©marche de rĂ©alitĂ© d’Etat qui n’a pas trop le choix face aux puissances Ă©trangĂšres, particuliĂšrement la France ?  

 Â«Il se sent redevable Ă  l’ancienne puissance coloniale»

CONTEXTE. Pour le journaliste et analyste politique, Momar Diongue, il n’y a rien de surprenant au retour en premier plan de la France au SĂ©nĂ©gal. De ses souvenirs, la France n’avait surtout pas apprĂ©ciĂ© la politique de Wade consistant Ă  diversifier les partenaires du SĂ©nĂ©gal. C’est ainsi que la Chine, l’Inde, la Turquie et surtout, les pays du Golfe avaient investi le marchĂ© sĂ©nĂ©galais, menaçant les intĂ©rĂȘts de la France. Mais, il y a eu surtout deux gestes de Wade que la France n’arrivait pas Ă  digĂ©rer. A savoir, l’instauration d’une taxe sur les appels entrants, dont Orange Ă©tait la grande perdante et la fermeture de la base de l’ArmĂ©e française. Ces faits marquants, pour l’analyste politique, avaient amenĂ© la France Ă  adouber et Ă  crĂ©dibiliser la candidature de Macky Sall qui avait Ă©tĂ© d’ailleurs invitĂ© par le SĂ©nat français Ă  quelques encablures de la PrĂ©sidentielle 2012. De l’analyse de Momar Diongue, il Ă©tait clair que Macky Ă©tait dĂ©sormais, en quelque sorte, le candidat de la France. C’est pour cette raison qu’il a posĂ© deux actes forts aussitĂŽt aprĂšs son Ă©lection. A savoir la suppression de la taxe sur les appels entrants au grand bonheur de Orange et le maintien d’une partie de l’ArmĂ©e française au SĂ©nĂ©gal. Momar Diongue : «Je ne dirai pas que Macky Sall est faible vis-Ă -vis de la France. Toutefois, je pense qu’il se sent redevable Ă  l’ancienne puissance coloniale d’avoir contribuĂ© indirectement Ă  son Ă©lection en 2012. Il avait Ă©tĂ© Ă  l’Ă©poque, le grand gagnant de la dĂ©tĂ©rioration des relations entre Wade et la France. On se souvient de la relation tendue entre Wade et l’ambassadeur de France, Jean Christophe Ruffin, ponctuĂ©e, par moments, par l’Ă©change de propos aigres-doux.»

«C’est un PrĂ©sident assujetti Ă  la France»

CONTINUITE. Selon l’enseignant-chercheur en Marketing politique, Momar Thiam, on ne peut pas parler de «prĂ©sident de la RĂ©publique faible» face aux desiderata de la France. Comme le soutiennent publiquement certains adversaires du chef de l’Etat. Mais plutĂŽt de PrĂ©sident affaibli. D’aprĂšs lui, Macky Sall est affaibli parce qu’il fait face aux attaques de ses principaux pourfendeurs qui viennent de son camp et les derniĂšres en date sont celles de son ancien ministre de l’Energie, Thierno Alassane Sall. Mais Ă©galement par le silence de ses collaborateurs. Momar Thiam : «Il est affaibli aussi par un certain mutisme complice d’une partie de son camp. Alors qu’au dĂ©but de l’exercice de son pouvoir, il avait des mousquetaires pour ne pas dire des tirailleurs politiques en Abdou Latif Coulibaly, Souleymane Jules Diop, au mouvement des jeunes de son parti qui se targuaient de communiquer pour dĂ©mentir des allĂ©gations Ă  l’encontre du prĂ©sident de la RĂ©publique.» AccusĂ© Ă  tort ou Ă  raison de privilĂ©gier les entreprises occidentales au dĂ©triment de la prĂ©fĂ©rence nationale, Momar Thiam estime que Macky Sall est un prĂ©sident assujetti Ă  la France. «Mais traditionnellement, prĂ©cise-t-il, la France est le premier partenaire du SĂ©nĂ©gal et Ă©conomiquement parlant, par les Ă©changes commerciaux. Wade avait d’ailleurs cassĂ© ce paternalisme en disant que si la France ne peut pas travailler Ă©gal Ă  Ă©gal avec le SĂ©nĂ©gal, le pays est obligĂ© d’aller chercher d’autres partenaires ailleurs. Vu de cette maniĂšre, le prĂ©sident Macky Sall est plus ou moins assujetti Ă  la France», ajoute-t-il.

REALISME. D’aprĂšs le consultant en relations internationales, Aly Fari Ndiaye, le prĂ©sident de la RĂ©publique, Macky Sall est dans le rĂ©alisme d’Etat. «Il a une dĂ©marche rĂ©aliste et graduelle. C’est-Ă -dire la dĂ©marche la plus sĂ»re, qui prĂ©sente moins de risque et moins d’incertitudes», explique-t-il. Selon l’expert en gĂ©opolitique, dans la nature des relations entre la mĂšre patrie et le SĂ©nĂ©gal, Macky Sall n’a que deux options. «L’une qui consiste Ă  vouloir remettre en cause un certain nombre de principes, au nom du populisme. Et l’autre approche qui consiste Ă  ĂȘtre plus rĂ©aliste, amoindrir les risques et les coĂ»ts. Et, c’est cette derniĂšre approche que le PrĂ©sident a choisie. Cette approche consiste Ă  dire d’abord que la France a toujours Ă©tĂ© un partenaire stratĂ©gique du SĂ©nĂ©gal. Et le SĂ©nĂ©gal en a gagnĂ© en stabilitĂ© et crĂ©dibilitĂ© au niveau international. Maintenant, vouloir Ă  tout prix et en un temps record, remettre en cause cela, au motif qu’il y a une sociĂ©tĂ© civile ou une opinion publique africaine de plus en plus antifrançaise, serait hasardeux. Cette option peut ĂȘtre populiste, mais aussi contreproductive. Parce que les ruptures en diplomatie comme en Ă©conomie doivent ĂȘtre graduelles. Elles doivent ĂȘtre planifiĂ©e et il faut Ă©viter que les Etats soient dans une situation d’incertitude», ajoute le consultant en relations internationales. 

«Il est soumis Ă  des pressions qu’il doit exercer»

MECONNAISSANCE. Selon Aly Fari Ndiaye, mĂȘme si le retour en grĂące des entreprises françaises, depuis le dĂ©part de Wade, est dĂ©criĂ©e par une  bonne partie de l’opposition et des activistes, cette option s’inscrit dans la logique. «C’est ce que le PrĂ©sident Abdou Diouf avait fait, Wade aussi l’avait fait jusque vers la fin de son dernier mandat, et c’est ce que Macky Sall est en train de faire. Cela permet au SĂ©nĂ©gal de s’inscrire dans une logique qui lui permet de continuer Ă  renforcer ses intĂ©rĂȘts et sa position avec la France. Macky Sall gĂšre les intĂ©rĂȘts du SĂ©nĂ©gal, en Ă©tant prĂ©sident de la RĂ©publique, il faut qu’il ait une dĂ©marche rĂ©aliste, pas idĂ©ologique ni aĂ©rienne.», soutient-il. Son collĂšgue, Alpha Wally Diallo, en rajoute une couche. Consultant et chercheur en relations internationales spĂ©cialiste de l’Afrique, il serait trop dire de qualifier le chef de l’Etat, Macky Sall, de «PrĂ©sident faible», parce qu’il a choisi de maintenir les relations entre la France et le SĂ©nĂ©gal. «C’est des opinions, mais un homme de Gauche ne peut ĂȘtre faible et le PrĂ©sident Macky Sall est un homme de Gauche», dĂ©fend-il, d’emblĂ©e. «DĂ©noncer la dĂ©marche du PrĂ©sident Sall vis-Ă -vis de la France, pour Alpha Wally Diallo, c’est mĂ©connaitre la nature profonde des relations entre le SĂ©nĂ©gal et son ancien colonisateur.» D’aprĂšs lui, mĂȘme si la France est de plus en plus, en perte de notoriĂ©tĂ© en Afrique de l’ouest, il ne faut pas tomber dans les jugements superficiels. «Certains qui l’accusent ne seront peut-ĂȘtre jamais prĂ©sident de la RĂ©publique pour comprendre ce qui se passe rĂ©ellement», argue-t-il. Les concernĂ©s apprĂ©cieront.

FALLOU FAYE

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