SÉRIE : L’AFRIQUE DANS LE MONDE D’APRÈS I Les enseignements de la crise née de la Covid-19 (1/5)

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Par Seydou KA

Une Amérique qui se replie sur elle-même, une Europe qui continue de s’affaiblir, une Chine qui, malgré sa montée en puissance, n’a pas l’ambition de jouer le rôle d’un leader mondial… Certains médias occidentaux, jamais avares en superlatifs, n’ont pas hésité à parler d’un « monde sans leader ». En réalité, la crise sanitaire née de la Covid-19 n’a fait que renforcer les tendances déjà à l’œuvre sur le plan géopolitique. Mais, l’ampleur de la crise pourrait bien ouvrir une « brèche » pour l’Afrique – qui a jusque-là bien géré la crise – de s’affranchir de certains schémas en sa défaveur. Nous avons donné la parole à quelques grands penseurs et analystes africains, afin qu’ils nous livrent leurs réflexions sur la place du continent dans le monde post-Covid-19.

Episode 1: les enseignements de la crise

Nul ne sait ce que l’après-crise nous réserve, mais sur le plan géopolitique, les analystes s’accordent sur quelques constats : crise du multilatéralisme, déclin de l’Occident, montée en puissance de la Chine…

Bien avant la crise de la Covid-19, les analystes s’accordaient à dire que si le 19ème siècle était européen, le 20ème américain, le 21ème siècle serait asiatique avec un effet amplificateur de la Chine. « Oui ! Un nouvel ordre mondial est en gestation, de façon irréversible, avec la Chine, et l’Asie jouant un rôle de plus en plus prépondérant », soutient Oumar Seck, fondateur et Pdg du cabinet Emerging Africa Consulting. En effet, d’ici à 2040, l’Asie devrait générer plus de 50 % du Produit intérieur brut (Pib) mondial et pourrait représenter près de 40 % de la consommation de la planète. Aussi, environ 60 % du commerce total de marchandises des pays asiatiques se fait dans la région, facilité en cela par des chaînes d’approvisionnement asiatiques de plus en plus intégrées.

Le leadership mondial s’est exercé traditionnellement à quatre niveaux interdépendants : la puissance économique ; la puissance militaire et la présence sur les théâtres d’opérations ; la capacité d’influence par la diplomatie économique et politique aux niveaux bilatéral et multilatéral, et la capacité technologique.  « Avec le retrait observé des États-Unis de Donald Trump du niveau 3 d’influence susvisé et l’avancée irréversible et le rattrapage constatés de la Chine sur les niveaux 1, 4, voire 2, l’impression de l’absence d’un leadership agissant est, en effet, constatée au profit d’une Chine dont les clés de lecture ne parviennent toujours pas à décortiquer ses intentions et sa position réelles sur cette question du leadership mondial », analyse M. Seck.

Un basculement sans précédent

« Nous nous éloignons de plus en plus d’un monde vertical, avec l’Occident au sommet, vers un monde horizontal où un nombre croissant de pays, la Chine en avant, seront égaux à l’Occident en termes de richesse et d’idées. Il s’agit d’un changement sans précédent de la gravité économique et politique dans l’histoire humaine qui changera le monde pour toujours ». Ces propos du Pr Zhang Weiwei, de l’Université Fudan, à Shanghai, rapportés par François Bougon dans Newsweek International du 11 novembre 2018, résumaient, avant la Covid-19, la nouvelle configuration géopolitique mondiale à l’œuvre depuis maintenant plusieurs années. Une redistribution des cartes au profit des puissances émergentes face à un Occident que certains annoncent sur le déclin et dont la crise sanitaire née de la pandémie de coronavirus n’a fait que servir de révélateur de façon spectaculaire.

Pour l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, les puissances émergentes (Chine, Corée du Sud, Taïwan et quelques pays du Nord de l’Europe), ont réussi à mieux gérer la crise que l’Europe et les États-Unis. « Du coup, cela change la donne, au moins sur le plan symbolique. Lorsque l’Occident, qui était en démonstration de puissance depuis la Seconde Guerre mondiale, étale à la face du monde son impuissance, alors que le message qu’il a toujours envoyé au monde c’était le contrôle du réel, cela fait tomber le mythe ».

Selon Oumar Seck, cette redistribution avait déjà été imposée par la Chine qui a enregistré, en seulement trois décennies, l’un des miracles économiques les plus importants de l’après-Seconde Guerre mondiale. « Le rattrapage technologique de la Chine est tellement évident que les États-Unis qui pensaient gagner la bataille du 5G se sont vus coiffés au poteau par ce pays qui, selon les analystes, a remporté ce combat au point que Washington a usé d’artifices légaux et autres pressions auprès de ses partenaires occidentaux pour littéralement interdire l’adoption du standard chinois. La Chine pourrait même réussir là où toutes les autres grandes puissances énergétiques ont échoué : la réalisation d’un réacteur thermonucléaire avec son « soleil artificiel ».

Pour ce consultant bien au fait des stratégies de partenariat entre l’Afrique et les grandes puissances, ce miracle chinois a bâti les trois types de capitaux qui vont au-delà de tout standard du monde contemporain : capital humain, capital technologique/industriel et capital financier. « Plus redoutablement, la Chine a mis ces trois niveaux de capitaux au profit de sa transformation industrielle et économique dans une optique de rattrapage technologique d’abord, puis de domination industrielle et maintenant d’innovation avec sa nouvelle stratégie de transition économique : « Made in China 2025 ». Tout cela, dans un contexte de marché intérieur (fort de 1,4 milliard d’âmes) et de marché régional immenses.

Une nouvelle géopolitique des savoirs

Tout en écartant l’idée d’une redistribution brutale des cartes aussitôt après la crise, « un fait assez rare sur le plan géopolitique », l’économiste et analyste politique béninois Gilles Yabi, par ailleurs fondateur du think thank citoyen ouest-africain Wathi, pense qu’il y aura « probablement une accélération des changements déjà en cours ». Ce qui est évident, à son avis, c’est que durant cette crise, on a eu le sentiment d’un affaiblissement de la puissance européenne, en tout cas de la difficulté de l’Europe qui avait déjà souffert du Brexit de continuer à apparaître comme un véritable pôle de puissance au niveau mondial. Ensuite, au niveau des États, pris individuellement, « on a vu des fautes politiques, des décisions qui, clairement, variaient significativement d’un pays à l’autre, et donc, une très grande difficulté dans la coordination ». Les États-Unis ont montré les mêmes défaillances. Et peut-être même plus graves. Le tout avec un désengagement assumé sur le plan multilatéral. Quand Donald Trump décide de suspendre la subvention des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé (Oms), la Chine s’empresse de faire un don de 100 millions de dollars à cette organisation. Là aussi, même si ce montant n’égale pas la contribution américaine, le symbole est important.

Felwine Sarr, de son côté, relève aussi une nouvelle géopolitique des savoirs. « Au départ, les Européens ont traîné pour réagir parce qu’ils ne voulaient pas apprendre des puissances émergentes, sur le port de masque par exemple – et l’expertise, de ce point de vue-là, est venue de la Chine – convaincus que ce sont eux qui détiennent le savoir ». Même attitude de condescendance concernant le débat sur l’hydroxychloroquine et l’artemisia (Madagascar). La nouveauté, c’est que certains pays comme le Sénégal n’ont pas attendu l’onction de l’Occident ou de l’Oms pour l’usage de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la Covid-19. Autant de brèches dans le système tel qu’il fonctionnait jusque-là. Et c’est d’autant plus important, souligne Felwine Sarr, que tous les ordres – économique, politique ou militaire – sont fondés « sur un ordre épistémologique, des savoirs qui ont un impact sur la vision du monde que les gens ont. Autrement dit, qui contrôle les savoirs contrôle le monde. Donc, au regard de ce qui précède, « la Chine sortira probablement plutôt renforcée de cette crise, note Gilles Yabi, même s’il y a des leçons qu’il faudra tirer sur la gestion chinoise de la crise, notamment les problèmes que cela peut poser d’avoir une grande puissance qui exerce un contrôle très fort sur l’information et les conséquences mondiales que cela peut avoir ».

Les États-Unis semblent donner un coup de pouce à leur ennemi déclaré, la Chine, explique Oumar Seck. En effet, la Chine semble avoir les coudées franches et la voie libre puisque le mouvement de « re-mondialisation » des États-Unis via le « Partenariat Trans Pacifique », lancé par le Président Obama, a été démantelé ou remodelé par la doctrine « l’Amérique d’abord », la position « anti-mondialisation », l’approche transactionnelle de la coopération économique et le nationalisme du Président Donald Trump. Par ailleurs, l’affaiblissement systématique du Système des Nations unies voulu par Trump (Conseil de sécurité, Omc et Oms récemment avec la crise de la Covid-19), dont les objectifs ne cadrent pas avec son nationalisme « ne fait que donner plus de poids à la Chine…et, marginalement, à la Russie ».